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Joséphine Dard et Guy Carlier: l’amour comme une évidence

Image © Lionel Flusin 

A Genève, le couple raconte sa liaison intime écrite par le destin, au nom du (beau-) père, l’écrivain Frédéric Dard.

Didier Dana - le 11 décembre 2010, 10h39
Le Matin

Frédéric Dard, le père des «San-Antonio», disparu en juin 2000, est aussi le trait d’union amoureux, le déclencheur d’une liaison. Celle de sa fille Joséphine, victime à 13 ans d’un enlèvement une nuit de 1983 au domicile familial, et de Guy Carlier, 61 ans, auteur et chroniqueur grinçant. Ils se racontent à Genève alors que la TSR va diffuser un documentaire. Hommage au grand auteur absent.

Avec vos blessures respectives, vous semblez deux naufragés qui se sont agrippés l’un à l’autre pour un voyage amoureux?
Guy Carlier: Oui. Tombés du même bateau: son père, Frédéric Dard. On était naufragés de cet homme-là.
Comment vous êtes-vous rencontrés?
Joséphine Dard: Le journal des amis de San-Antonio cherchait à interviewer Guy. J’ai voulu être présente parce qu’il avait dédicacé un livre à mon père. Je souhaitais le remercier. Il était hospitalisé à l’époque ( ndlr: Carlier, qui soignait sa boulimie, a pesé jusqu’à 240 kilos ).
Guy, qu’avez-vous ressenti?
G. C.: J’étais bouleversé par sa présence. Frédéric Dard a joué un rôle-clé dans ma vie. Je parlais au journaliste, mais je n’osais pas la regarder. Je m’en suis excusé à la fin. Naufrage disiez-vous? J’étais en pleine mer et j’apercevais quelqu’un avec une bouée. Allait-elle me la tendre?
Alors…
G. C.: J’avais laissé mon adresse sur une feuille de papier. J’étais en train d’écrire un chapitre sur son père à l’époque. Elle m’avait demandé de le lui envoyer. Le journaliste avait oublié son calepin dans ma chambre. J’ai appelé la réception. Je me suis dit: «On va voir qui remonte le chercher.» J’ai entendu dans le couloir les bottes de Joséphine qui allaient de plus en plus vite. Je suis sorti. On est tombés dans les bras l’un de l’autre. On savait qu’on ne se quitterait plus.
Une évidence.
G. C.: A ce moment-là, on savait qu’on se marierait ( ndlr: en 2006) , on savait qu’on aurait un enfant, qu’on l’appellerait Antoine…
Joséphine, vous avez craqué? Carlier, on dit qu’il est méchant.
J. D.: ( Sourire .) Non, il n’est pas méchant. Il a le même regard que mon père sur les gens. Sur la vie…
G. C.: Avec le recul, c’est fou! Elle vivait avec ses enfants, Federico et Francesca, en Suisse. Ils étaient en école privée à Fribourg. Elle est venue en France avec eux, on a trouvé une maison, on s’est installés, et tout s’est passé harmonieusement. Les enfants ne me connaissaient pas et, quelques mois plus tard, il y a eu l’annonce de l’arrivée d’un petit frère. On évoquait un naufrage: maintenant c’est un des bonheurs essentiels de ma vie. L’idée de clan, Joséphine l’a héritée de son père.
Guy, vous étiez très mal, avant.
G. C.: J’étais assez désespéré. Marié, je me sentais seul. J’aimais mes enfants, mais la notion de famille… (Silence.) Je me disais que je n’étais pas normal. Je culpabilisais beaucoup. Cela a contribué à me détruire. C’était une des questions que je me posais sans arrêt dans ces périodes d’autodestruction. «Mais je cherche quoi?» Voilà la réponse ( il se tourne vers elle ).
Vous parlez de destruction. Vous, Joséphine, vous étiez dans la construction après votre rapt. Mais chaque fois que vous veniez à Genève, dites-vous, il y a quelque chose d’anxiogène qui se déclenchait.
J. D.: Je ne pensais pas le surmonter. Mais cela va mieux depuis un an. Grâce à un travail effectué avec Guy.
Comment vivez-vous chacun avec le «problème» de l’autre?
J. D.: Guy est guéri.
G. C.: Moi, c’était plus simple. C’était une maladie, pas un traumatisme. Une fois le remède trouvé, j’ai dû oublier certaines habitudes destructrices. Je n’ai plus de crises massives.
Et pour Joséphine?
G. C.: Pendant une année, alors que nous étions ensemble depuis peu, toutes les nuits elle hurlait. Je me demandais comment elle avait vécu les années précédentes? Il a fallu un temps infini pour la calmer, pour qu’elle revienne à la réalité. Elle revivait chaque nuit les mêmes scènes de rapt. C’était hallucinant.
Il n’existait pas de cellule psychologique à l’époque.
J. D.: Oui. Tout le monde voulait oublier. Je n’en parlais pas à mes parents. Chacun se soignait seul. A l’école, la directrice avait passé des consignes. C’était le silence. Guy, lui, m’a posé des questions.
Le pardon envers votre ravisseur a-t-il été possible?
Je lui ai pardonné. Mais reste la blessure. Ce n’est pas parce que l’on pardonne qu’on ne souffre plus.
Le 20 décembre, la TSR diffuse un documentaire sur Frédéric Dard dans lequel vous apparaissez tous deux. Guy Carlier, quel a été votre premier «San-Antonio»?
G. C.: J’avais 12 ans. L’époque était gaulliste, presque pétainiste. Un copain avait des bouquins transgressifs au niveau du cul. On voyait vaguement un sein… Un jour il me passe un «San-Antonio», «J’suis comme ça» (ndlr: 1974). Je ne suis pas allé à l’entraînement de foot et j’ai lu dans l’abribus. Le soir en rentrant, je me suis dit: «Je suis heureux. Je ne suis plus tout seul.» J’avais déjà cette sensation d’anormalité. Les valeurs de l’époque, le pouvoir m’étaient étrangers. «Ceux-là sont bêtes et prétendent m’éduquer», pensais-je. J’ai lu tout «San-Antonio». Guettant au kiosque la sortie du prochain.
Vous n’avez jamais rencontré Frédéric Dard. Pourquoi?
G. C.: Yvan Le Bolloc’h m’a raconté qu’il allait fouiller dans les poubelles de Jean Ferrat tellement il l’aimait. J’aurais pu être groupie, lui écrire, mais je me disais: «Quatre «San-Antonio» par an, il donne tellement en qualité, en quantité. Je ne peux rien lui demander!» A travers les livres, je savais tout de ses fragilités, de sa détresse existentielle, de ses angoisses ( ndlr: Dard avait tenté de se suicider par pendaison en 1965 ). On trouve tout ça au hasard d’un adjectif, d’un néologisme, d’une tournure de phrase.
Sa machine à écrire était sa bouée à lui.
J. D.: Dès qu’il s’arrêtait trois jours, entre deux bouquins, il était mal, angoissé, difficile à vivre.
G. C.: Patrice, le frère de Joséphine, dit qu’il y a quelque chose de l’ordre de la production d’endorphines dans le processus d’écriture. Donc, forcément, une addiction.
Guy, vous êtes chroniqueur à la radio. Joséphine est-elle votre premier public?
G. C.: C’est étonnant. Elle me lit à travers le prisme de son père. Lorsque je sors du studio après la matinale de Marco (ndlr: Fogiel) sur Europe 1, j’appelle Joséphine. Quand cela s’est bien passé, je lui demande: «Il est heureux?» Elle me dit: «Oui, il est heureux!» ( Ndlr: «il», c’est Frédéric Dard.) Ça n’a rien de morbide. Parfois je m’endors en pensant à des discussions que nous aurions pu avoir tous les deux. J’ai mis beaucoup de temps avant de mettre les pieds à Bonnefontaine, chez lui, dans le canton de Fribourg.
L’an prochain vous serez sur scène dans un one-man-show.
G. C.: Le titre est «Ici et maintenant». Dans la construction, ce que les gens attendent de moi, mes chroniques, viendra à la fin. J’appuierai là où ça fait mal et ça s’appellera «La bétaillère». Un passage en revue des people, de tous les «animaux» que j’ai rencontrés. Avec les vaches sacrées et les autres… ( Rires.)
Guy, un message pour Elizabeth Teissier avant de repartir?
G. C.: Je crois qu’on est réconciliés. Je lui en ai voulu parce que, au milieu des années 1980, elle avait annoncé qu’on trouverait un vaccin contre le sida. Des amis de mon fils sont morts l’année suivante. Alors, j’ai focalisé une espèce de haine contre elle. Elle m’a fait un procès. J’en ai rajouté une couche. J’ai été évidemment excessif, odieux, je le reconnais. Il y a dans son boulot quelque chose qui peut rassurer les gens. Je suis en paix avec elle. J’espère qu’il en est de même pour elle.

source : www.lematin.ch du 11 décembre 2010