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AU NOM DU (BEAU-)PÈRE

«FRÉDÉRIC DARD M’A SAUVÉ DE LA CONNERIE HUMAINE»

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Le célèbre chroniqueur parisien est à la ville l’époux de Joséphine, la fille de Frédéric Dard. A l’occasion d’un documentaire sur l’écrivain, il se livre sans fard ni faux-fuyants.


Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 07.12.2010

Veste en cuir style rocker, silhouette amaigrie, Guy Carlier ne quitte pas sa femme Joséphine des yeux en pénétrant avec elle dans le studio de Pardonnez-moi, l’émission de Darius Rochebin qui sera diffusée le 19 décembre. Le lendemain, TSR2 propose à 20 h 10 Docteur San-Antonio et Mister Dard, un documentaire passionnant, réalisé par le couple, sur l’auteur de San-Antonio, décédé il y a dix ans. Généreux, attentif, mais aussi fatigué – il se lève tous les matins à 2 heures pour sa chronique sur Europe 1 –, l’homme semble avoir définitivement apprivoisé ses démons.

Je lui dois d’avoir survécu, dites-vous à propos de votre beau-père. Frédéric Dard vous a sauvé de quoi?

Je n’ai pas eu de père, j’ai détesté mon beau-père, je ne sais pas ce que c’est de dire «dis papa?», comme le fait aujourd’hui mon fils avec moi. Toutes les réponses à mes questions, je les ai trouvées dans les bouquins de Frédéric Dard. Il m’a construit intellectuellement. Je crois qu’il m’a sauvé de la connerie humaine, d’une vie de con. Il ne m’a pas sauvé de la destruction, parce qu’on voit bien dans le film que c’était quelqu’un qui avait lui-même une certaine fragilité existentielle.

Vous étiez programmé pour vous détruire: il y a cinq ans vous pesiez 240 kilos, vous engouffriez douze croissants par jour. Qu’est-ce qui vous a sauvé?

J’ai cessé de me détruire le jour où j’ai rencontré Joséphine, le jour où tout est devenu rond, comme disait Simone Signoret, lorsque les choses se bouclent normalement. Rencontrer Jo, c’était construire le cercle parfait!

Ce film, c’est au fond une façon de payer votre dette?

C’est avant tout le film de Joséphine. Mais c’est aussi une marche initiatique vers le sens de ma vie, un aboutissement. Avant d’être chroniqueur j’étais directeur financier; j’adorais Antoine de Caunes, qui témoigne dans notre documentaire. Je savais qu’il y avait une grande connivence entre lui et Frédéric Dard, une relation quasi filiale, et j’étais jaloux, je me disais que je l’aimais autant que lui, que c’était injuste. J’aurais été jusqu’à accepter la mort de ma mère pour être son fils! Et pourtant j’adore ma mère!

Antoine de Caunes avoue avoir plus pleuré à la mort de Frédéric Dard qu’à la mort de son propre père quelques années plus tard. Cela peut paraître choquant.

Cela ne m’étonne pas. Et pourtant le père d’Antoine était un homme extraordinaire! Je crois que, même si mon père avait été un héros, j’aurais encore plus aimé Frédéric Dard!

Toute ma vie n’a été qu’une quête de lui, dites-vous. Vous l’avez trouvé?

Oui, et il y a Antoine, notre fils de 3 ans et demi, son sang mélangé au mien, ça, c’est vertigineux!

Cette ombre tutélaire du beau-père n’est-elle pas un peu lourde à porter. Auriez-vous pu vivre normalement si Frédéric Dard était toujours vivant?

Exactement comme je le fais en ce moment. Tous les jours, après ma chronique sur Europe 1, j’appelle Joséphine et je lui demande si elle pense qu’il aurait été fier de moi.

L’aurait-il été, l’autre jour, quand vous avez dit de la société de production Endemol que son sens de la déontologie avait l’épaisseur d’une ficelle de string?

J’espère. Mais je reste un petit «auteuraillon» en comparaison de lui.

Vous n’exagérez pas un peu?

A chaque fois que je vais à la ferme de Bonnefontaine (ndlr: la résidence suisse de Frédéric Dard, dans le canton de Fribourg), je lis, avant de m’endormir, une page de San-Antonio à haute voix à Joséphine en lui disant: «Tu vois, là, sur cette seule page, il y a trois mois de boulot de chronique pour moi.» Prenez Le mari de Léon, il y a des fulgurances à chaque ligne, c’est extraordinaire! Moi, quand j’ai eu une fulgurance comme ça à la radio, j’appelle Joséphine et je lui dis: «Tu vois, là…» Elle sait exactement l’endroit. Elle me dit: «Oui, il aurait été content!»

Frédéric Dard, qui était un homme simple et proche des gens, n’aurait-il pas été gêné par tant de vénération?

Je ne crois pas. Ce qu’il voulait, désirait avant tout, c’est le bonheur de sa fille. La rendre heureuse à ses yeux était plus important que tout le reste!

Abdel, le fils adoptif de l’écrivain, dit que c’est difficile de vivre après avoir côtoyé un homme d’exception. Finalement, n’est-ce pas un cadeau empoisonné d’avoir vécu aux côtés d’un grand homme? Tout paraît ensuite plus fade, non?

Comme dit Joséphine: «Il vaut mieux connaître le chagrin de l’avoir perdu que de ne l’avoir jamais connu.»

«Nous sommes amants mais aussi frère et sœur parce que nourris au même lait intellectuel», affirmez-vous à propos de votre relation. Vous n’avez pas peur de voir les psychanalystes se pencher avec délectation sur votre cas?

Rien à faire des psys! Joséphine le dit clairement: elle a un rapport fille-père avec moi. Et je vais aller encore plus loin: j’ai un rapport fils-mère avec elle. Ce n’est pas effrayant, du moment qu’on en a conscience.

L’ego de Guy Carlier ne souffre-t-il pas de devoir s’effacer derrière un autre homme?

Joséphine m’aime pour moi. Je ne peux pas être jaloux de l’amour qu’elle porte à son père en raison de cet aspect fraternel entre nous. Cela ne m’a jamais effleuré. L’amour qu’elle me donne est total.

La moindre méchanceté blessait Dard. C’est un côté insolite qu’on découvre dans le documentaire. Vous, le pourfendeur des people, comment percevez-vous cet aspect de sa personnalité?

Je suis aussi sensible que lui. Et c’était aussi un grand pourfendeur. Comme lui, je peux être touché par la beauté de l’âme humaine, et puis tout à coup terriblement déçu. Souvent, je pense à lui en me disant: «Mon Dieu, comme il a dû être déçu.» Heureusement qu’il avait cet amour animal de la vie, l’amour de son clan. C’est un homme qui aimait les hommes, mais qui a été déçu par les hommes.

Mais son amour restait quand même plus grand que sa déception?

Oui.

«Faire jouir une femme est la plus grande marque de respect qu’on peut lui témoigner», proclamait ce grand épicurien devant l’Eternel. Vous allez enseigner ce précepte à Antoine?

Evidemment. Il y a des scènes un peu rabelaisiennes dans San-Antonio. C’est cru, c’est généreux, c’est éblouissant. Tout ce que j’ai de meilleur en moi vient de là, vient de lui.

Comment cet amour de la vie s’incarne-t-il dans votre existence de tous les jours?

Joséphine me l’apprend, moi qui ai vécu solitaire et négatif pendant tant d’années. Elle m’a amené le sens du clan. J’aime sa façon d’élever les enfants, ce repas du soir qu’elle tient à ce qu’on prenne tous ensemble. Un moment magique, qu’affectionnait son père; le clan qui se retrouve autour de la table.

Votre pire crainte, disiez-vous en 2008, c’est de la décevoir. Et pour 2011?

Nous en sommes à un stade de notre vie où ma pire crainte est de décevoir son père, parce que forcément je décevrais Joséphine!

Comment avez-vous fêté vos trois ans de mariage le 25 novembre dernier?

On a oublié cette date. C’est ma mère qui l’a rappelée à Jo. Pour nous, notre mariage correspond au jour où l’on s’est rencontrés, le 7 janvier 2006. On s’est vus, c’était une telle évidence, comme je l’ai souvent raconté, on est tombé dans les bras l’un de l’autre. Aujourd’hui, seule la mort pourrait nous séparer.


3 QUESTIONS DÉCALÉES

Comment le spécialiste de foot a-t-il accueilli la nomination de la Russie et du Qatar pour les Coupes du monde 2018 et 2022?

Comme la victoire définitive de l’argent sur les valeurs sportives. Le nouvel ordre mondial qui s’est mis irrémédiablement en place.

Vous semblez avoir encore maigri? Vous suivez toujours un régime?

Non, je suis stable, je vis normalement, comme un type qui a encore 30 kilos à perdre. Mais je n’ai plus de crises de boulimie. Il y a cinq ans, juste après cette interview, je me serais enfermé dans ma chambre d’hôtel avec de la bouffe. Les gens pensaient que j’étais gastronome. Cela n’avait rien à voir. Manger, c’était un truc solitaire et destructeur. Aujourd’hui, je prends plaisir au goût et à la saveur des aliments.

Parlez-nous de votre expérience théâtrale.

Je vais jouer mon one man show Ici et maintenant l’an prochain au Festival d’Avignon et à Paris, à la Comédie des Champs-Elysées, du 15 septembre au 31 décembre. Ce qui me stresse passablement. Il y aura ensuite une tournée qui passera par la Suisse! On a réussi à créer un univers magique dans ce spectacle, j’ai réussi à éviter les pièges de l’humoriste débutant. Le plus beau compliment que mon beau-père pourrait me faire à l’issue de ce spectacle? «Pas mal, fils!»



Tags: Guy Carlier, Frédéric Dard, «San-Antonio», «Pardonnez-moi», Darius Rochebin, «Docteur San-Antonio et Mister Dard», TSR2


source : http://www.illustre.ch/Guy-Carlier-Frederic-Dard-San-Antonio_75343_.html